Lectures garanties sans Covid

Mon dieu, j’ai attendu d’avoir 45 ans pour découvrir Toni Morrison ! THE Toni Morrison ! Et je commence par Beloved. Que dire ?… A part qu’on le sait tout de suite. Qu’on a affaire à un grand livre. J’avais entendu parler d’elle comme de la romancière de l’histoire noire américaine, de la ségrégation, de l’esclavage mais ça ne me poussait pas particulièrement à la lire. Je me savais, idéologiquement, déjà de son côté. Or j’attends de la littérature qu’elle me bouleverse, pas qu’elle me conforte dans mes certitudes. Mais Beloved va bien au-delà d’un manifeste : dès les premières pages, on découvre une romancière au travail. C’est-à-dire quelqu’un qui a investi de manière totalement singulière l’imaginaire porté par le langage. Paradoxalement, c’est avec Faulkner que je lui trouve une forme de parenté.

On sait tout de suite que le livre est bon. Mais on le sait aussi ENSUITE, des semaines après sa lecture. Parce que des trouvailles reviennent vous trotter dans la tête, des images vous parlent à l’oreille. Celle du type qui a enfermé son cœur dans un coffre cadenassé pour pouvoir simplement survivre me poursuit à bas bruit. Le fantastique ordinaire, le réel merveilleux qu’elle prête aux esclaves, aux enfants, à l’image de certains auteurs latinoaméricains, habite le roman. La présence du corps également. Le récit passe entièrement par le corps des personnages, leurs sensations. Tout prend vie.

Beloved est trop touffu, trop riche pour être complètement digéré dès la première fois. Mais qu’est-ce qui reste, justement, d’une première lecture ? Un fantôme obstiné qui ne veut pas partir. Une adolescente qui grandit. Une femme qui ne surmonte que ce qu’elle peut, tour à tour héroïque et folle, pathétique. Des personnages qui font leur révolution. Et des lieux qui finissent par exister (cette petite cour derrière la maison) autant que si l’on y avait habité pendant quelques années. Il faut lire Toni Morrison, pas seulement parce que son point de vue sur l’histoire de l’esclavage est indispensable. Mais parce qu’elle est une romancière géniale.

Ah, les nouvelles… Je suis, depuis toujours, plus nouvelliste que romancière. J’aime d’amour Raymond Carver, Grace Paley, J. D. Salinger. Je me prosterne devant Tchekhov et je jubile avec Lioudmila Oulitskaïa… Fut un temps où je ne lisais que ça. Le roman m’ennuyait. Je voulais être convaincue tout de suite, dès les premières lignes. Et, un jour, il y a une quinzaine d’années, conseillée par mon libraire de la rue Oberkampf, j’avais lu Le Musée des Poissons morts, de Charles D’Ambrosio. Au début je suis retournée avec des doutes vers ce livre dont je me souvenais qu’il m’avait plu. Les premières pages me résistent. Le fil narratif me semble complexe, diffus, et puis, au fil des pages, je lâche prise… et me laisse attraper. Le goudron de cette écriture. Son côté addictif. Sensible. Dépressif, peut-être. Poétique. Humain. Personnages éreintés. Instants suspendus, sans passé ni avenir et pourtant, imbibés jusqu’à l’os de passé et d’avenir… A lire quand on est triste. Parce que la beauté (transparente, brillante, précise, hivernale) finit par l’emporter dans chacune des histoires.

« Elle a soupiré.

Ignace, sais-tu quel est le contraire de l’amour?
La haine, j’ai répondu.
Le désespoir, a corrigé la Sœur. C’est le désespoir qui est le contraire de l’amour. »

Je les ai aimés petite, les Lucky Luke. Et je les aime au moins autant aujourd’hui, avec toutes mes rides et mon esprit de sérieux. Mais maintenant, à la différence d’avant, où je le sentais peut-être sans en avoir vraiment conscience, je sais que cet humour prend soin du lecteur, l’épargne, le conforte, lui envoie de la vitalité et de l’énergie. Je le sais et je rêve à Goscinny en papa protecteur qui, de loin, veille toujours sur ses ouailles et leur dit : Arrêtez de vous prendre au sérieux ! Vous n’êtes que de sales gosses… Et gardez le moral.

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